Il est impossible de dire précisément à quelle période apparaît le baitchai car il s’inscrit dans un rite de vie ancestral, quand l’homme vivait en symbiose avec les saisons. La vie se déroulait au rythme des semailles suivies des récoltes, puis venait l’hiver. Les hommes devaient toujours s’adapter, travailler, récolter…
Vers le début de l’hiver, les habitants, pour la plupart paysans, choisissaient les animaux qu’ils désiraient conserver afin de les faire saillir. Les autres étaient bouchoyés, puis fumés sous la voûte. A cette occasion, les gens profitaient de faire une grosse fête et de manger toute la viande qui ne se garde pas. Cette fête se déroule juste après la Toussaint et est appelée la Saint Martin, bien connue notamment en Ajoie. Elle est devenue la fête du cochon. Cette fête est une sorte de récompense pour le travail fourni pendant l’année. La viande qui restait était fumée et salée et assurait la subsistance durant tout l’hiver.
L’hiver se poursuivait avec les occupations habituelles comme la coupe du bois pour le feu ou les divers travaux que demandent les bêtes. C’était un peu une période austère car les gens restaient calfeutrés chez eux. Pour passer le temps, les habitants se réunissaient pour faire des veillées, en se racontant des histoires. Ils se faisaient aussi des gags en se déguisant… Pendant tout l’hiver, les gens s’amusent de cette manière en attendant le point culminant du carnaval.

« Peinture de Picus sur la lanterne »
Le carnaval est aussi l’occasion de finir toutes les réserves de viande fumée car celles-ci commencent sérieusement à rancir et à être immangeables après un long hiver. Le carnaval est donc l’occasion de faire une dernière grande fête, un grand repas, avant de commencer le carême qui se déroule pendant 40 jours jusqu’à Pâques.
Le carême était très respecté par les personnes de l’époque. Pendant cette période, il était interdit de manger de la viande. Voilà qui permettait de ne pas tuer un animal supplémentaire qui était portant pendant l’hiver. A l’époque, les plus grandes richesses étaient les animaux. Pendant cette période de 40 jours, la population se nourrissait donc de fruits ou de légumes. A Pâques, ils pouvaient à nouveau manger de la viande, le plus souvent de l’agneau qui avait grandi pendant cette période. Toutes ces fêtes sont réglées en rapport avec la nature.
Le début du carême devait être marqué par une dernière fête qui mettrait fin à la longue période hivernale. C’est à ce moment-là qu’intervient le carnaval. Il y a tout d’abord « les Sauvages » qui sortent à la pleine lune. Cette tradition se déroule uniquement au Noirmont : plusieurs hommes du village, grimés de noir et recouverts de branches de sapin, viennent faire peur aux petits et balancer les filles dans les fontaines. Les Sauvages signifient que l’on se rapproche du point culminant du carnaval. C’est en quelque sorte le symbole de la forêt rebelle qui se réveille pour venir semer la zizanie dans le village. Tandis que le baitchai est davantage une tradition de rythme, rythme de la nature pour chasser l’hiver afin que la vie reprenne sa place.
Après trois jours de festivités et pour marquer définitivement la fin du carnaval, il fallait quelque chose de retentissant, un grand fracas. C’est pourquoi le baitchai a été mis sur pied par les ancêtres. Le baitchai a un rythme un peu macabre, sombre, pour marquer la fin d’un cycle et le début du printemps et des beaux jours. Le fait que les participants soient tous habillés en blanc et que cette tradition se déroule uniquement quand il n’y a pas de lune, indique bien qu’elle est en communion avec la nature. Les baitchaiteurs se fondent dans le décor où seul le son grandissant en ressort.
D’après Olivier Luder, le baitchai peut remonter à l’époque où les gens vivaient en tribu. Depuis qu’il y a eu des sages, des chamanes, des traditions répondant au rythme des saisons se sont instaurées. Aux Franches-Montagnes, cela peut donc remonter au 13ème siècle quand une importante population commence à défricher la forêt pour obtenir des terres cultivables.
Au début du 20ème siècle, le carnaval et le baitchai sont considérés comme les parents pauvres de nos traditions et semblent voués à disparaître. Dans certains journaux de l’époque, on voit qu’il y a encore quelques carnavaleux mais ceux-ci sont condamnés à disparaître sous peu. Malgré ces temps difficiles, le baitchai persiste jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. Pendant celle-ci, le carnaval doit s’arrêter pendant les six années de guerre. Les habitants ne pouvaient pas surveiller la frontière et dans le même temps faire la fête.
Après la guerre, les gens ont naturellement envie de se changer les idées et de se retrouver pour rire et faire la fête. Le carnaval et le baitchai ont connu un grand succès pendant les années d’après guerre. Le carnaval a été l’une des premières fêtes à être remise sur pied par les garçons célibataires des villages. C’était aussi une sorte de pied de nez à l’église et au gouvernement, pour montrer que l’on avait pas besoin d’eux pour se sortir de l’après-guerre. C’est à cette période également qu’apparaît Marius Taillard, appelé Piccus. Grâce à lui et à son équipe de copains de la région, il relance le baitchai durant les années 1950.